Souvenirs de Maurice OMER-DECUGIS

De Bouffier Wiki
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Histoires de Famille, Souvenirs de Maurice OMER-DECUGIS, Recueillis par Clotilde OMER-DECUGIS, Automne 1999

Chapitre IV : Madeleine

Marie-Madeleine que tout le monde appelait Madeleine était une jeune lyonnaise, fille d’Albert Bouffier, sénateur du Rhône, radical socialiste, grand ami du Père Combes.

Il était par ailleurs fabricant de soieries, il s’était spécialisé dans les crêpes de Chine et les vêtements de deuil. Dans les années 30, l’invention de nouveaux tissus artificiels entraîna la faillite de la maison Bouffier. Mais revenons en arrière, pour ses deux fonctions, Albert Bouffier avait un pied à terre à Paris rue de Médicis à 200 mètres du Sénat. Il se trouvait qu’il était en affaire avec Henri Decugis, le frère d’Omer-Jean. C’est ainsi que Madeleine et Omer-Jean furent présentés l’un à l’autre lors d’un mariage.

Ils se marièrent le 9 Janvier 1904 à l’église Saint Sulpice. Ce fut un grand évènement, puisqu’il s’agissait de la fille d’un sénateur, auquel assistèrent un grand nombre de personnalités dont le Président de la République Fallières.

Le sénateur offrit une belle dot à sa fille, ce qui permit aux jeunes mariés d’acheter l’immeuble du Quai aux Fleurs, en plus de cela, trois ou quatre mois après le mariage de sa petite fille, son grand-père Bouffier lui fit cadeau d’une “petite” propriété à Ville d’Avray pour qu’elle puisse aller s’aérer le dimanche. Lorsque la maison Omer-Decugis traversa une mauvaise passe, Omer-Jean fut contraint de vendre des appartements du Quai aux Fleurs. A la mort de son mari, Madeleine n’avait plus beaucoup de ressources et on lui conseilla de vendre les appartements restants du Quai aux Fleurs et Ville d’Avray mais elle s’y opposa vivement en utilisant cet aphorisme : “Là où la chèvre est attachée il faut qu’elle broute !”

Ce jour là, l’oncle Kiki allait beaucoup me parler de sa mère, Madeleine Bouffier. Il avait d’abord commencé par me raconter son mariage dont il possédait une photo prise à la sortie de l’église. ll me montra également une série de diapositives de ce mariage mondain qu’il m’expliqua avoir fait faire il y a quelques années à partir de photos par un des Nénesse, Nénesse étant une bande qui traînait souvent à Ville d’Avray, peut être en avais je entendu parler ?! Sourire évasif...

La maison de Montferrat

Les Bouffier possédaient un appartement place Bellecour à Lyon et une maison à 80 kilomètres de là, la propriété de Montferrat où Madeleine avait passé une partie de son enfance et adolescence. Plus tard, ses enfants y allèrent également en vacances.

Lorsqu’elle était jeune, Madeleine se rendait de Lyon à Montferrat en train et par souci d’économie, elle voyageait en troisième classe. Elle rencontra un jour à la gare les Champlouvier, des voisins un peu snobs qui se récrièrent en la voyant descendre : “Comment, vous voyagez en troisième classe ?!”, ce à quoi elle leur répondit : “Je suis bien forcée, il n’y a pas de quatrième !” Elle prenait ensuite une diligence, qu’on appelait omnibus à chevaux, pour se rendre jusqu’à la propriété. Madeleine appréhendait toujours cette partie du voyage depuis l’incident qui était advenu à la diligence qui avait précédé la sienne : hiver comme été, l’omnibus empruntait, sur 4 kilomètres, une route qui longeait le lac de Paladru, par temps de neige, la limite entre la route et le lac gelé était floue, tant et si bien que le convoi s’était retrouvé sur le lac. Le cocher avait fait descendre tous les passagers et leur avait ordonné de rejoindre la rive à pieds, et une fois la diligence allégée, il avait pu regagner la route. L’aventure ne tentait guère Madeleine qui à chaque trajet n’avait qu’une hâte : arriver.

La maison était construite à côté des ruines du château du marquis de Barral, qui avait pris la fuite à la Révolution en détruisant son château derrière lui. Plus tard, des ancêtres Bouffier achetèrent ruines et terrains aux biens nationaux et firent construire une maison autour des communs du château.

Il y avait dans cette belle maison de famille, le portrait d’une jeune femme en bottes tenant un cheval par la bride, elle était la grand-mère de Madeleine dont on raconte cette histoire :

L’histoire se passe en 1791, le mari de cette jolie femme était médecin. Un jour, alors qu’il allait visiter un malade un peu loin de Montferrat, il avait fait halte dans une auberge et s’était mis à discuter avec un autre client. Au fil de la conversation, il apprit que cet homme était envoyé par le gouvernement de Paris, pour annoncer la suppression des assignats, il avertirait les établissements de crédit dès le lendemain. Le soir, une fois couché le médecin raconte l’histoire à sa femme et très fatigué s’endort aussitôt. Celle ci, s’étant assurée du profond sommeil de son mari, se releva discrètement et rassembla tous les assignats qu’elle put trouver cllez elle. Puis elle sortit et acheta tout ce qu’elle put : argenterie, livres, étoffes... jusqu’à épuisement des assignats qu’elle possédait. Le lendemain, on annonçait au son du roulement des tambours la fin des assignats, elle n’avait rien perdu ! C’est ainsi qu’elle resta une légende dans la famille.

Madeleine avait dans les 16 ans quand un jour se présenta à Montferrat, sous le nom de Señor Guy Barral, un brésilien qui expliqua être un descendant du Marquis de Barral, qui près d’un siècle auparavant avait quitté le pays ne laissant derrière lui que les ruines de son château. Cet homme désirait connaître ses racines, et il demanda à visiter les ruines dont il ne restait qu’une partie du chemin de ronde et quelques voûtes que le sénateur lui montra. Il resta deux ou trois jours puis repartit.

Cette étrange visite donna libre cours à une rumeur, qui circula dans tout le pays, racontant que le marquis de Barral aurait laissé un trésor caché. La rumeur se tut avec le temps, quant au trésor, peut être y est-il encore...

Madeleine jeune fille

Les jeunes filles de province menaient parfois une vie un peu monotone et ennuyeuse, mais Madeleine n’était pas de celles là et trouvait toujours de quoi se distraire. Elle avait coutume de dire et ses petits enfants s’en souviennent encore : “Moi, je ne m’ennuie jamais, ce sont les autres qui m’ennuient”.

Elle était par exemple une grande sportive, elle faisait de la bicyclette et nageait très bien. De voir cette jeune fille de bonne famille se promener à bicyclette scandalisait les habitants de la région. Un jour elle se trouvait face à une jolie montée et un paysan commenta : “Ah ! Elle montera pas la côte la demoiselle”, piquée au vif dans son orgueil, elle pédala jusqu’en haut et manqua de s’évanouir en parvenant au sommet ! La propriété de Montferrat, se trouvait non loin du lac de Paladru, ce lac tout en longueur mesure aux endroits les plus larges environ 3 kilomètres et il arrivait à Madeleine de passer d’une rive à l’autre à la nage.

Une des grandes distractions de l’époque était de faire des photos imagées, Madeleine, ses frères, sœurs, cousins, cousines et amis se déguisaient, faisaient une petite mise en scène puis se photographiaient.

Madeleine prenait ensuite plaisir à développer et tirer elle même les photos. Elle faisait ce travail avec “un petit nobliau de province” (sic) qui s’était épris d’elle. Or, de savoir ce jeune homme et sa sœur ensemble dans un laboratoire noir indignait son frère Marc, qui se proposait d’aller régler son compte à cet insolent de petit nobliau et s’il le fallait de le provoquer en duel. Heureusement, le sénateur était là pour calmer les ardeurs de son fils, de plus il ne tenait pas à ce que Marc fasse des bêtises au risque de lui faire perdre des électeurs.

Madeleine et Suzanne

Madeleine et Suzanne, les mères respectives de Paul et Marie-Thérèse étaient deux femmes diamétralement opposées. Ainsi Suzanne qui était très pieuse avait voulu convertir la belle mère de sa fille en lui envoyant le père Lechat. Madeleine ne croyait effectivement pas en Dieu, elle n’avait de ce fait pas élevé ses enfants dans un esprit religieux si bien que avant leurs mariages, les futures épouses de Paul et Maurice constatèrent qu’ils n’avaient pas fait leur première communion. Les deux frères la firent donc tous les deux à la sauvette juste avant de se marier. Pour Maurice il lui fallut, avant de recevoir ce sacrement, répondre par “oui je le jure” à une série de questions. Très absorbé à respecter la consigne il répondit bien à toutes les questions que lui posait le prêtre tant et si bien, que lorsque celui ci lui demanda s’il avait un stylo, il répondit très inspiré et emporté dans son élan “Oui je l’jure !” Quant à Madeleine, après son entrevue avec le père Lechat, elle expliqua à Maurice que les curés étaient les commerçants les plus habiles du monde car ils vendaient une marchandise qui n’existait pas !

Madeleine et Suzanne étaient aussi très différentes au niveau de leur rapport avec l’argent, si la première était quelqu’un de très économe, la deuxième, Suzanne, était une grande dépensière. Elle avait par exemple organisé pour ses 80 ans un grand bal auquel elle convia une foule de gens qui reçurent une invitation marquée “4x20 ans”. Elle avait reçu tout ce monde dans son superbe appartement de la rue Georges V dans le 8°. Ce fut une fête magnifique au cours de laquelle, à l’indignation de certains, elle dansa avec son couturier ! Couturier qu’elle proposa un jour d’envoyer à Madeleine pour qu’elle se fasse faire un petit tailleur noir. Madeleine qui durant les vingt dernières années de sa vie ne s’était acheté aucune robe lui avait répondu très dignement “Qui voulez vous que je séduise maintenant que j’ai 70 ans en allant chez un couturier qui va me couter une fortune ?”