Mémoires de Louis Poucholle sur la famille Carrier
Dès mon entrée à l’école Ozanam, datent mes relations avec la famille Carrier. Je serais un ingrat si je ne mentionnais ici les inépuisables bienfaits dont m’a comblé cette grande famille lyonnaise.
Recommandé par le père Giraudon, Directeur de l’Ecole Ozanam, je fus retenu aux grandes vacances de l’année 1886 pour servir de précepteur aux 7 enfants qui composaient la famille. A cette époque, vivait encore Madame Pourcelot, mère de Madame Carrier. A la voir avec ses anglaises, son bonnet de dentelles, ses robes de soie, sa figure si fine, on évoquait de suite l’époque 1830 où elle avait dû triompher par sa beauté. D’une politesse exquise, le paysan que j’étais, ne pouvait que s’affiner à son contact. Elle appartenait à la famille de l‘illustre Proudhon dont elle possédait les œuvres et sans doute des inédits. Les témoignages de respect qu’on lui décernait, à table particulièrement, m’initiaient à un savoir-vivre des plus délicats.
Monsieur Carrier était médecin des hôpitaux de Lyon, et dirigeait, au 138 de la route de Vienne, une maison de santé pour femmes. Il était, en même temps que son frère Edouard médecin de l‘asile d’aliénés des Frères de Saint-Jean de Dieu où ils avaient succédé à leur père. Comme à l’heure actuelle c’est encore un gendre de l’ainé des fils Carrier, Georges, le Docteur Mestrallet qui est à Saint-Jean de Dieu, et bientôt, sans doute, un fils d’Henri y passera à son tour. On peut dire, que depuis un siècle, à travers quatre générations, les frères de Saint-Jean de Dieu sont restés fidèles aux Carrier.
Le déjeuner du dimanche
Chaque dimanche réunissait à la table si hospitalière du 138 une vingtaine de convives. Avec moi, il y avait un fond permanent de 15 personnes : les 10 membres de la famille Carrier, la tante Domange et son fils célibataire, la tante Levêque et son fils également célibataire qu’on appelait « Fil d’oseille », et auquel on montait de joyeux bateaux, enfin le jeune potache Paul Carrier.
Très souvent, on trouvait la famille Molard (Monsieur Molard, médecin, était l’oncle de mon ami Collonge). Madame Molard était accompagnée de ses deux fillettes à peu près de l’âge des jeunes filles Carrier. L’une est devenue Madame Pfister, l’autre est célibataire.
Plus rarement, Madame Ecochard avec sa délicieuse jeune fille Louise également de l’âge de Marie Carrier.
De temps en temps apparaissaient également les deux frère de M. Carrier, Edouard et sa femme (ils n’avaient pas eu d’enfants) et Alfred, un joyeux vivant. Celui-ci était veuf. Sa femme, une Pochet de Belley, apparentée à Brillat-Savarin était morte en donnant le jour à Paul Carrier. Par sa femme, M. Alfred Carrier, ancien officier, était immensément riche. Il possédait non seulement le domaine de Sutrieu, des vignes sur le côteaux renommé de Machuret, mais aussi l’ancienne Chartreuse d’Arvières avec les immenses forêts qui l’entouraient. Certains jours, on voyait apparaître des médecins des hôpitaux, des professeurs de Faculté, des étudiants, des jeunes externes ou internes de M. Carrier. C’est ainsi que je connus ce charmant Montoya dont la première production intitulée « En wagon » fut donnée dans le salon de Mme Carrier.
M. Carrier, très musicien, réunissait les chanteurs les plus remarquables, depuis des acteurs du Grand Théâtre de Lyon jusqu’à des amateurs aux voix exquises. C’est ainsi que j’entendis chanter « les Bœufs » par un maître de pension des jeunes Carrier d’une façon qui ne fut surpassée que par le grand Boudouresque dans une inoubliable soirée du Grand Théâtre où il interprétait également la « Barque volée » et tant d’oeuvres puissantes un Noël de Lancôme, les Sapins de P. Dupont etc...
Le jeune interne Grand Clément devenu dans la suite l’un des grands médecins de Lyon détaillait « Le temps des cerises » avec un art inégalé.
Quant à M. Carrier, il triomphait dans un morceau tiré du « Val d’Andorre » intitulé le Vieux Chevrier. C’était lui qui tenait le piano. A l’époque où je l’ai connu il chantait moins volontiers. Il était d’une corpulence énorme et ses cordes vocales étaient quelque peu empâtées, mais c’était un musicien accompli.
Telle était l’ambiance dans laquelle je me mouvais vers 18 ans, et qui m’entoura même après mon mariage jusqu’à l’âge de 26 ans où je quittai Lyon. Elle m’a préservé par la pure atmosphère qui m’entourait, par cette hospitalité qui ne s’est jamais démentie un seul dimanche, des liaisons faciles où l’âme et le corps se dégradent.
Les vacances
Les vacances se passaient un mois à Sutrieu chez l’oncle Alfred, un mois à Voillans, dans la propriété de Mme Pourcelot. A cette époque il n’y avait bien entendu pas d’autos, mais des équipages à chevaux. Cependant, l’équipage qui nous accompagnait à Sutrieu et à Voillans était plus modestement un break tiré par deux ânes d’Afrique, lequel avait été acheté pour la promenade des deux fillettes alors âgées de 4 et de 6 ans. J’étais préposé à leur conduite dont je me tirais fort bien car je savais atteler, et quand nous étions en pleine route je passais les guides aux enfants, heureuses comme les petites filles du Luxembourg.
C’est à cet équipage que par une nuit magnifiquement étoilée, après un diner des plus copieux chez Mme Pochet (j’ai dit que c’était une Brillat-Savarin) avec M. Carrier et son frère nous remontâmes de Virieu-le-Grand à Sutrieu au pas (la route grimpait constamment). M. Carrier ne cessa de chanter dans le silence de la nuit, dans un cadre merveilleux de montagne où le Grand Colombier d’un côté, le Planachat de l’autre nous barraient l’horizon, tandis que le fond de la vallée s’estompait sous les clartés lunaires.
Les ainés des Carrier, Georges et Marcel, et les deux jumeaux Henri et Edouard pouvaient avoir de 12 à 15 ans, puis venait Alfred le dernier des garçons qui n’avait guère que 10 ans. Tout ce monde était entrainé à la marche c’est ainsi qu’avec mon ami Collonge, Georges et les deux jumeaux nous remontâmes à pied de Lagnieu toute la délicieuse vallée de l’Albarine, en passant par les célèbres grottes de la Balme, refuge de Mandrin, puis Saint-Rambert-en-Bugey et Hauteville, pour aboutir au col du Planachat, d’où nous dégringolâmes sur Sutrieu.
Excursion au Grand Colombier
Une autre excursion nous conduisit au sommet du Colombier. Nous gagnâmes la Chartreuse d’Arvières dont il ne subsistait que son immense grange actuellement aménagée l’été en hôtel par les soins du T.C.F. et quelques dépendances où nous passâmes la nuit, une nuit agitée car certains d’entre nous avaient déniché le coffre où se trouvait une provision de vieilles bouteilles de Marchurat et en avaient fait un usage quelque peu immodéré. Avec nous se trouvait le futur Docteur et Directeur du sanatorium d’Hauteville qui est son oeuvre, le Docteur Dumarest.
Bien entendu, il n’y avait pas de chambres pour tous, et nous nous étendîmes pêle-mêle sur du foin, dans une pièce commune. Impossible de dormir avec des excités qui chantaient, tiraient les pieds des autres, aussi je crois bien que personne n’avait fermé l’œil lorsque le garde, avec son falot vint nous réveiller pour grimper au sommet avant le lever du soleil. Et nous voici faisant retentir au passage l’écho que nous renvoyait l’immense toit de la grange, trébuchant contre les racines des sapins, montant, montant toujours jusqu’au plateau où se trouvait le signal géodésique qui marquait le sommet.
Bientôt le soleil apparut énorme et rouge, comme aux jours de beau temps et le merveilleux paysage s’éclaire. A nos pieds se mit à miroiter le lac du Bourget. Plus loin nous apparut une partie du lac d’Annecy. Plus loin encore sur notre gauche ce fut le lac de Genève qui s’offrit à nos yeux éblouis. Tout le pays de Savoie se révélait à nous avec ses vallées profondes où s’étalaient les villages. Le Rhône majestueux n’était à cette distance qu’un filet d’eau qui dessinait son cours. Spectacle inoubliable que mon œil a photographié et qu’à près de 50 ans de distance je revois sans doute très estompé et peut être embelli par mon imagination comme tout ce qui se rapporte au temps heureux de la jeunesse.
La descente fut des plus pénibles, beaucoup d’entre nous avaient les pieds en sang. Paul Carrier ne cessait de pleurer et de gémir, il n’avait plus la force de soulever ses pieds et au passage d’un ruisselet, il pataugea dans l’eau. Ce fut le comble. Le bon Schistrack (un surnom, en réalité Vanenmackes) l’instituteur du pays et le régisseur de M. Carrier, un solide alsacien dut le porter. Tous nous étions, à la vérité, vraiment à bout.
Aussi, quel réconfort, lorsque pénétrant dans la vaste cuisine où régnait la grosse Elisa, nous perçûmes l’odeur d’un énorme gigot cuisant à la broche sous l’âtre immense où les plats mijotaient dans la braise. Jamais je n’ai aussi bien mangé qu’en ce pays où les traditions de Brillat-Savarin se perpétuaient à travers ce personnage digne de survivre dans la postérité qu’on appelait Elisa.
Monsieur Carrier qui était conseiller général du Canton de Brénod, soignait de loin sa candidature au Sénat, et je suis convaincu que beaucoup d’électeurs sénatoriaux en votant pour lui exprimaient surtout la reconnaissance du ventre.
Excusrsion à Genève
Mentionnerai-je encore une excursion que nous fîmes à Genève pour fêter le succès au baccalauréat de Paul Carrier. De Sutrieu nous gagnâmes Bellegarde à pied, puis en chemin de fer, Genève que je voyais pour la première fois. Nous couchâmes dans un hôtel quelconque où j’eus à diner la révélation de l’exquise qualité des vins du canton de Vaud, d’avant le phylloxera. Le lendemain, nous déjeunions au bord du lac (rive française) dans une auberge où l’on nous servit une friture de perches du lac dont j’attends encore la pareille. Mais les crédits dont disposait Paul Carrier vite épuisés nous obligèrent à rentrer.
Sutrieu
L’habitation de Sutrieu avait l’aspect d’une grande ferme aménagée pour loger primitivement un nombreux bétail, et engranger les fourrages. L’habitation du maître était très simple. Devant celle-ci s’étendait une prairie d’une trentaine d’hectares au bout de laquelle se trouvait un étang.
Un jour que rentrant de promenade nous étions passés sur la digue de celui-ci, Alfred s’était entêté à rester là. Quand nous rentrâmes à la maison, Mme Carrier s’aperçut vite de son absence, et lorsque je lui dis que je l’avais laissé au bord de l’étang, elle se fâcha comme jamais je ne l’avais vue.
— Comment malheureux! Imprudent ! avez-vous pu manquer ainsi à votre devoir ? Peut-être est-il noyé ! Retournez au galop à sa recherche. Je ne me le fis pas dire. Heureusement je fus vite rassuré, je l’aperçus bien vite sur le chemin de retour.
Poisieu
Poisieu qu’habitait Mme Ecochart était tout proche de Sutrieu. Mais je ne pouvais aller la voir qu’en cachette. Mme Ecochard, née Carrier, était au plus mal avec M. Alfred Carrier. Des affaires d’irrigation d’eau pour des prés contigus avaient séparé les deux familles dans une de ces brouilles à mort comme on en voit tant dans les campagnes.
Mme Carrier devait prendre des précautions infinies pour que l’oncle Alfred et Mme Ecochard ne se rencontrassent pas au 138. Quand il m’arrivait quelque après-midi de fuir vers Poisieu, Mme Carrier s’efforçait d’expliquer mon absence, tantôt par une promenade aux champignons ou plus simplement elle arguait une indigestion!
Poisieu était un vrai paradis comme l’a chanté Maurice Boukay. La maison bien délabrée avait encore de l’allure. Tout de suite, un immense pré, source de différend, s’étendait conne un tapis posé au pied de la maison. De grands frênes sous lesquels poussaient des morilles, ombrageaient l’habitation. Une vue merveilleuse, plus étendue que celle de Sutrieu embrassait tout le Bugey et sa ceinture de hautes montagnes.
Mais ce qui faisait le charme incomparable de cette propriété c’était un ruisseau à écrevisse alimentant un étang qui servait de réserve à une petite chute d’eau. A la sortie de l’étang le ruisseau s’engageait dans une combe étroite au début de laquelle se trouvait une cascade en demi-cylindre (la 1/2 tasse de Couyba). Du fond de la cascade montant en stalactite, un énorme cône de cristaux de carbonate de chaux, un pain de sucre dont le sommet était au niveau du point de chute du ruisseau. A partir de là, la combe se creusait rapidement et certainement on aurait pu créer à peu de frais une chute de 100 mètres pour fournir l’électricité à la maison. De tout cela, je n’ai joui qu’en cachette, sauf une fois où venu de Tournus, je m’y rencontrai avec Couyba.
Les vacances à Voillans
Quittons Sutrieu et Poisieu et, toujours accompagné de l’équipage à ânes que j’avais chargé d’embarquer, gagnons Voillans par Baume-les-Dames.
Voillans est un petit village perdu en dehors des routes de grande communication. Le service rapide entre Voillans etBaume-les-Dames se faisait avec l’équipage par un chemin cahoteux, plein d’ornières qui regagnait une route bordée de peupliers dévalant sur la vallée du Doubs.
Il y avait à Voillans une habitation de maître où les bâtiments d’exploitation ne faisaient qu’un avec la Maison de maître. A l’époque dont je parle, on entrait par la salle à manger encore pavée en dalles. Deux grandes fermes, l’une adjacente à la maison, l’autre à quelques 100 mètres dans la rue du village étaient le patrimoine de Mme Carrier.
Le pays, sans horizon, était largement boisé. C’était surtout un pays de chasse. Il fallait monter sur un coteau, les monts d’Hyèvres, qui surplombait à pic la vallée du Doubs, pour que la vue se dégageât. Tout dans le fond, au bord immédiat de la rivière s’étendait Clerval où un parent de Mme Carrier, M. Tisserand, pharmacien et grand pêcheur, nous régalait de ses barbeaux et autres pièces de choix.
Un vieux château en ruines dominait quelque peu l’étroit vallon. Cette maison délabrée a été achetée par M. Henri Carrier qui y avait aménagé un séjour de vacances. Le pauvre garçon ne devait pas en profiter. Malade, il ne pouvait plus s’y transporter et sa mort prématurée a laissé sans doute le vieux château à son destin.
Une curiosité du pays était un ruisseau qui traversait le village, et se perdait complètement pour réapparaître à quelques kilomètres dans un trou qu’on disait sans fond. Voillans m’a laissé peu de souvenirs; la vie y était toute de travail en vue de la rentrée prochaine. C’était le calme coupé par de rares réceptions. Mme Carrier était là, comme au 138, la maîtresse de maison incomparable, ayant l’œil à tout, suivant le travail de ses enfants, soignant la table, présidant à la confection de délicieuses confitures de prunes, toujours et en tout l’activité même.
Je suis retourné à Voillans en 1905, retour de l’exposition de Liège. La maison s’était agrandie, et ce n’est pas mon ancienne chambre éclairée par un simple œil de bœuf qui fut mienne, mais la « chambre des princes », que Marie et Jeanne avaient elles-mêmes décorée au pochoir.