Le rôle tenu à Yenne par la famille Bouffier

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par Joseph René CLOCHER

La famille Bouffier n’est pas d’implantation ancienne dans la région de Yenne et ne figure pas parmi la liste des propriétaires lors de l’établissement du cadastre sarde durant les années 1728 à 1738. Elle s’est établie dans notre région à la fin du XVIIIe siècle et cette installation a duré le temps de trois générations. L’extinction de la branche yennoise de la famille vers la fin du XIXe siècle fait qu’il n’est plus possible de recueillir des témoignages oraux à son sujet.

La famille Bouffier a ses racines en Dauphiné, à Bellegarde-en-Diois. Louis Bouffier, né en ce lieu le 28 octobre 1737, exerce à Montferrat, département de l’Isère, la profession de notaire. Il gère les affaires d’une branche de la puissante famille des seigneurs de Barral, anoblis depuis 1643 du fait de leurs charges au parlement de Grenoble. Les seigneurs de Barral deviennent dès lors de puissants maîtres de forge exerçant leur activité dans la commune d’Allevard durant tout le XVIIe et le XVIIIe siècle.

Les troubles annonciateurs de la Révolution surviennent assez tôt en Dauphiné. Une révolte visant la famille Barral compromet la sécurité de l’homme d’affaires Louis Bouffier dont les archives notariales sont incendiées. C’est alors que ce dernier décide en 1787 de venir s’installer à Yenne avec quelques uns de ses enfants dont un garçon Joseph Vincent et sa sœur Françoise. Il est âgé de cinquante ans et espère mener une vie calme dans cette petite ville dépendant du royaume de Piémont-Sardaigne.

La famille Bouffier et le couvent des capucins

Si le 5 mai 1789 jour de l’ouverture des États Généraux peut-être considéré comme le point de départ de la Révolution française, la Savoie reste un temps à l’écart des troubles. Pourtant le 21 septembre 1792 les troupes du nouveau régime pénètrent en Savoie. Alors que le gros de l’armée entre par le Grésivaudan, un contingent de 2 000 hommes passe par Yenne et le col du Chat afin de rejoindre le reste de l’armée. Il n’y a pas un seul coup de fusil tiré. Le 14 octobre, dans l’église de Yenne, les citoyens électeurs désignent leurs représentants qui devront siéger à l’Assemblée des Allobroges dans la capitale de la Savoie. Là, dans l’église du couvent des cordeliers, les sept cent cinquante élus de cette assemblée vont décider que les biens de l’Église seront mis au service de la nation et que sera appliquée la « Constitution civile du clergé ». Le 29 décembre 1792 il est procédé à l’inventaire des biens du couvent des capucins situés au lieudit « La Curiaz ». Alors qu’il y avait six prêtres et trois frères qui résidaient au couvent de Yenne avant la Révolution il ne reste à la date du 8 avril 1793 que le gardien, le père Fidèle, les deux frères Ruffin et Sérapion. Le 11 avril une vente aux enchères disperse une partie du mobilier, les effets et les denrées du couvent. Puis viennent le tour du mobilier de la sacristie et de la bibliothèque de six cents volumes. Les terres, la grange sont dans un premier temps loués à des particuliers. Au début de l’année 1794 la cloche du couvent qui pèse un quintal et demi est descendue pour être emmenée avec ses consœurs à Valence en vue de la récupération du métal. La vente définitive du clos des capucins de Yenne doit avoir lieu le 4 octobre 1796.

Louis Bouffier qui n’a pas vraiment trouvé à Yenne la quiétude souhaitée peut alerter son frère Joseph Bouffier, notaire royal à Allevard, et homme d’affaires du maître de forges Jean-Baptiste de Barral. C’est Joseph Bouffier qui se porte candidat pour l’acquisition du couvent des capucins. La procédure réglementaire prévoit une vente aux enchères à la bougie. Hélas pour nous, une lacune importante des Archives départementales de la Savoie concerne l’événement. Il ne nous est pas possible de connaître le nombre de candidats à l’acquisition, ni leurs motivations, ni le montant de l’enchère. À la référence C 5727 on peut lire :

« Bouffier Joseph feu Jacques. Du 25 ventôse an 6, la présente cote a été établie au nom du sieur Joseph Bouffier domicilié de la commune d’Allevard, département de l’Isère, qui a acquis de la nation le 13 vendémiaire sous le n° 2 118 ».

Dans le registre d’acquisition des biens nationaux de la commune de Yenne, l’acte 2118 est le seul absent.

Le traité de Vienne signé en 1815 met fin à la période révolutionnaire et à l’Empire et la paix revient. Le père Desgeorges, héros de la période troublée des persécutions a été nommé curé de Yenne après le Concordat. Il prend contact avec Monseigneur Devie, évêque de Belley, afin de rassembler les fonds qui permettront de racheter le couvent des capucins et de procéder aux réparations les plus urgentes. La vente a lieu dans l’étude de Maître Charles Dullin le 27 octobre 1823. Le vendeur est le fils de Joseph Bouffier, Marc Nicolas Bouffier, lui aussi personnage important des forges d’Allevard dont il est le concessionnaire. Il n’a pas fait le déplacement mais s’est fait représenter par son cousin germain, Joseph Vincent Bouffier, qui vit à Yenne tout comme son père l’ancien notaire dauphinois Louis Bouffier. Le 30 mai 1824 les capucins réintègrent leur couvent et apportent depuis leur maison de La Roche tout le mobilier d’église permettant la reprise du culte. Grâce au rôle joué par la famille Bouffier la continuité historique des capucins de Yenne a pu être renouée et on peut se demander si l’achat de 1796 n’avait pas été fait dans ce but.

La famille Bouffier et le château d’Arcollières

La terre d’Arcollières entre très tôt dans l’histoire, en 1209, grâce à une reconnaissance passée par plusieurs seigneurs locaux en faveur du comte Thomas de Savoie. Il n’est pas encore question de château dans cet acte mais simplement de la « terre des chanoines d’Arcollières ». On ne sait pas de quand date l’édification de la maison forte mais la renommée des seigneurs qui l’habitent va prendre de l’ampleur après la bataille de Pavie le 24 février 1525. Ce jour-là Étienne Courtois d’Arcollières, au service du roi de France François Ier, lui sauve la vie en le remettant en selle à plusieurs reprises. Le roi n’oublie pas l’acte de bravoure du valeureux combattant et lui accorde le droit d’introduire des fleurs de lys dans le blason familial. C’est ainsi que l’ancien blason qui se décrivait « d’or au griffon de gueules » se décrit maintenant « de gueules à l’épée d’argent accostée de deux fleurs de lys d’or ». Un mariage en 1660 associe la famille d’Arcollières à une autre famille noble, les Prélian de Chevelu. Désormais les seigneurs d’Arcollières sont aussi seigneurs de Prélian.

Après les soubresauts de la Révolution le XIXe siècle va voir la maison changer plusieurs fois de mains. La dernière représentante de la maison Courtois d’Arcollières est Josephte Charlotte Julie. Elle avait passé un contrat de mariage le 1er décembre 1770 avec Marc de Migieu, un noble issu d’une famille quelque peu désargentée du Bugey. Le couple a dix enfants dont l’aîné, Jean Nicolas, épouse en première noce une compatriote Melchione Vinel. Devenu veuf, il se remarie le 31 janvier 1818 dans l’église de Yenne avec Jacqueline Vibert, la demi-soeur de l’évêque. Par ce mariage la famille Vibert a un pied à Arcollières. Toutefois le couple n’a pas d’enfants survivants et l’héritage échoit aux enfants du premier mariage et notamment aux deux frères Joseph Anthelme de Migieu (1800-1880) et Louis de Migieu (1803-1857). Tous deux sont militaires et n’ont pas de descendance. Des relations d’amitié lient les familles de Migieu et Bouffier. Le 21 décembre 1864, le colonel en retraite, Joseph Anthelme de Migieu, vend le château d’Arcollières à Joseph Bouffier pour la somme de 122 500 francs. Ce Joseph Bouffier est le fils de Joseph Vincent Bouffier qui était intervenu au moment du rachat du couvent des capucins par la communauté. Il est avocat, propriétaire, et est domicilié dans la « Grande rue » à Yenne. Les relations entre les familles Vibert et Bouffier sont encore plus imbriquées puisque Joseph Bouffier a épousé Julie Etiennette Vibert, la propre nièce de Jacqueline vue précédemment.

Joseph Bouffier n’occupe le château d’Arcollières que durant neuf ans puisqu’il décède en 1873. Sa veuve va l’occuper jusqu’à son décès en 1892. À cette occasion un inventaire après décès est effectué par le notaire Louis-Prosper Belly. Ce travail impressionnant de quarante pages permet de prendre la mesure des biens détenus par madame Bouffier. Outre le château d’Arcollières il y a deux autres corps de ferme proches qui sont loués à des fermiers. Il y a aussi deux maisons sur la place de Yenne, une scierie, des terres, prés, vignes, marais... A l’heure du décès deux domestiques, monsieur Antoine Malod et mademoiselle Marguerite Moiroud sont au service de madame Bouffier.

Le château d’Arcollières va demeurer une génération de plus dans la famille Vibert Bouffier en se transmettant par héritage au docteur Jean-Louis Guilland d’Aix-les-Bains.

La scierie Bouffier

La famille Bouffier, liée par ses origines aux milieux industriels, continue cette tradition à Yenne en exploitant une scierie. C’est Joseph Vincent Bouffier qui acquiert la scierie en l’achetant à Léger Chaffard-Barlet le 28 septembre 1818. Lui-même la détenait de Charles Ambrois depuis le 16 thermidor an X. Nous savons qu’elle était située au faubourg Tournachat et fonctionnait grâce à un canal dérivé du Flon. À la mort de Joseph Vincent Bouffier, elle passe à son fils Joseph. Un compte-rendu du conseil municipal de Yenne daté du 9 février 1873, soit quatre mois environ avant le décès de Joseph Bouffier, en fait état. La municipalité paraît irritée par le fait que des planches entreposées sur le bord du chemin empêchent la rénovation de ce dernier. Un document d’archives nous apprend que la scierie Bouffier est sollicitée à l’occasion d’un événement imprévu. il s’agit de la découverte exceptionnelle en 1874 de ce que l’on a appelé le chêne géant de La Balme. Il avait fallu attendre 10 ans, jusqu en 1884, que des basses eaux exceptionnelles permettent de sortir le colosse de sa gangue de sable et de boue. Pour transporter à Lyon ce géant de près de 32 mètres de long, 6 mètres de circonférence et d’un poids évalué à 55 tonnes, il avait fallu acheter un bateau en chêne à Sault-Brénaz. C’est monsieur François Labaye de La Balme, aidé de quelques autres paysans et d’agents du service des Ponts et Chaussées qui est le coordinateur de la délicate opération. Dans son livre de comptes on peut noter différentes lignes qui se rapportent à l’aménagement du bateau acheté à Sault-Brénaz. - « Payer pour du bois de peuplier pour le chêne à Madame Bouffier de Yenne : 40 francs. - 60 journées au cheval pour le transport des bois de la forêt de Madame Bouffier : 420 francs. - Fait quatre mois de travail pour son service de forêt de Madame Bouffier : 380 francs. » L’inventaire après décès cité plus haut fait état de la scierie. Il est dit qu’une « scierie mécanique avec ateliers, galetas, emplacements, cours d’eau, et chantiers » sise au faubourg Tournachat est louée depuis le 1er janvier 1889 à monsieur Gabriel Janin moyennant un loyer annuel de 1 000 francs. Le bail signé pour une durée de six ans doit s’achever le 1er janvier 1895. En réalité la scierie est vendue avant l’expiration du bail le 8 juin 1893 à monsieur Jean Maigre pour la somme de 20 530 francs. Jean Maigre qui exerce déjà la profession de fabricant de meubles à cette date, va ajouter à la scierie deux nouveaux bâtiments pour développer une ébénisterie appelée à un brillant avenir.

Gestes de générosité de Julie Bouffier

Julie Etiennette Vibert est née le 12 juin 1830. Quand elle épouse le 28 août 1868 Joseph Bouffier, elle a déjà 38 ans et son mari 58 ans. Leur vie commune ne dure que cinq ans. À la suite de son veuvage survenu en 1873, Julie Vibert se retrouve à la tête d’un patrimoine conséquent qui lui permet de multiplier les gestes de générosité. Dans cette famille pieuse où son père est le demi-frère de Monseigneur Vibert, ses largesses vont tout naturellement vers l’église locale. En 1878 elle offre tout d’abord le grand vitrail qui prend place au centre de l’abside, derrière le maître-autel, dans l’axe de la nef. Il représente l’Assomption de la Vierge Marie, patronne de la paroisse. Il passe pour être une copie d’un tableau du peintre Murillo. En dessous de la représentation de la Vierge figurent les armoiries de Monseigneur Vibert. En 1885 elle offre les deux autres grands vitraux de l’abside qui encadrent le vitrail central de l’Assomption : à gauche le vitrail représentant le grand saint savoyard, Saint François de Sales et à droite Saint Joseph tenant dans ses bras l’enfant Jésus. Quelques années plus tard elle offre à la paroisse une parcelle de terrain se trouvant au début de la route de Lucey. Cela permet, en 1890, de clôturer une mission par l’érection de la statue de Saint Joseph. La statue a été financée par une souscription populaire. Julie Bouffier semble avoir une dévotion particulière pour le charpentier de Nazareth dont son mari a porté le prénom.

Conclusion

Aujourd’hui, à Yenne, les familles Vibert et Bouffier n’ont plus de descendants vivants. D’origine bugiste pour la première et dauphinoise pour la seconde, des mariages les ont unis à plusieurs reprises. Ces relations ont été facilitées par l’appartenance à un même milieu social que l’on peut qualifier de bourgeois, comme en témoigne les professions de notaire et avocat exercées par certains de leurs membres. On a vu un Joseph Bouffier tenter l’aventure artisanale avec exploitation d’une scierie alimentée par les eaux du Flon. Les deux familles ont joué un rôle non négligeable dans l’histoire locale. Aujourd’hui il ne reste plus rien de la scierie devenue la célèbre ébénisterie Maigre. Seuls les vitraux du chœur de l’église et la statue de Saint-Joseph sur la route de Lucey nous rappellent leur existence. Au cimetière, la tombe de Monseigneur Vibert et celle de Joseph Bouffier témoignent du fil du temps qui se déroule implacablement.