L’aventure de François BOUFFIER

De Les Bouffier
Aller à : navigation, rechercher

L’histoire en quelques lignes

François BOUFFIER, un membre de la mission militaire française au Japon dont la vie racontée plus bas dans un chapitre qui lui est consacré, avait trois fils d’une mère japonaise :

  • Auguste, né en 1873
  • Léon, né en 1876 et
  • Jules Louis (1878 - 1881).

Léon mourut en bas-âge et son père mourut alors qu’Auguste n’avait que huit ans.

On ne connaît rien de l’éducation d’Auguste. Le fait qu’il ne savait pas écrire le japonais mais parlait couramment anglais suggère qu’il fréquentait une école pour étranger. Il se maria à une femme japonaise du nom de Teru FUKUSHIMA en 1899 et ils eurent une fille treize ans plus tard. En 1914, la première guerre mondiale éclata et Auguste, citoyen français, reçut un ordre de mobilisation de France. Sa famille assista à son départ à la gare de Tokyo, alors qu’il agitait des drapeaux français et japonais. Il combattit à la bataille de Verdun.

Sa fille se rappelle lorsqu’il lui disait : "J’ai certainement tué un soldat allemand à l’avant des lignes. Ce soldat allemand n’avait aucune relation avec moi. Il était une personnes comme une autre, mais je l’ai tué. J’ai gardé un de ses objets. Cet incident honteux restera dans mes pensées jusqu’à la fin de mes jours." Comme il ne pouvait pas écrire en japonais, il ne pouvait pas écrire de lettres à sa femme au début, ainsi a-t-il étudié le japonais dans les tranchées.

Auguste travailla pour la Len Crawford Company, "une entreprise de première classe" et avait une grande maison à Tokyo. On dit de lui qu’il était riche et respecté pour ses capacités de trilingue, et sa fille le décrit comme un gentleman calme et gentil.

La fille, dont le nom est donné par SUZUKI comme étant Mrs MAKATA née BOUFFIER, mariée à un diplomate japonais, Hidehiko MAKATA. Pendant la seconde guerre mondiale, il quitta la Suisse pour Berlin, puis retourna au Japon à la fin de la guerre. Le nom de Mrs MAKATA n’est pas connu. SUZUKI écrit en 1981 qu’elle est une vieille dame vivant dans le quartier de Shibuya à Tokyo. Bien qu’elle ne fut qu’un quart français, SUZUKI disait que ses cheveux n’étaient pas tout à fait noirs ce qui la rendait exotique pour les Japonais. Elle con?a à SUZUKI que les papiers et photos de son père et de son grand-père avaient été presque toutes perdues dans le tremblement de terre de 1923, la seconde guerre mondiale et divers déménagements. SUZUKI ne mentionne pas si elle avait des enfants, donc elle apparaît comme étant la dernière représentante des BOUFFIER japonais.

Ce texte est extrait d'un texte écrit par J.B. PIGGIN

Comment la France réorganisa l’armée du shogun (I)

par Christian POLAK, © France Japon Eco N° 81

Dans un précédent numéro de FJE (n°79), nous avons exposé la politique très personnelle de rapprochement avec le shogunat engagée quelques mois après son arrivée, en 1864, par le consul général de France et ministre plénipotentiaire en titre, Léon Roches (1809-1900). Cette politique d’aide tous azimuts au gouvernement d’Edo (les Français écrivaient à l’époque Yédo ou Yeddo, ancien nom de Tokyo), mène inévitablement à la réorganisation ou plutôt à la simple organisation de l’armée du shogun, "véritable bande de gens indisciplinés", selon la propre expression de Roches.

Cette modernisation de l’armée de terre devient une question pressante pour le shogunat qui doit faire face à la montée des forces rebelles des seigneuries du Sud, Chōshū et Satsuma. Une armée moderne et forte devient indispensable au maintien du pouvoir central, ainsi qu’à sa défense et à son rétablissement complet.

Pour organiser son armée de terre sur le modèle européen, le shogunat pense solliciter en même temps la France et la Grande-Bretagne.

Devant l’indécision des Britanniques, les Japonais choisissent la France

Il semble naturel que le shogunat s’adresse d’abord à la Grande-Bretagne, puissance occidentale la plus présente sur le sol japonais et ceci dans tous les domaines. En revanche, le choix de la France doit trouver son origine dans l’apogée de la fortune militaire où se trouve à cette époque l’Empire de Napoléon III, au lendemain de la guerre d’Italie, Solférino venant s’ajouter aux souvenirs glorieux de Malakoff.

Le shogunat dépose sa première demande auprès du représentant britannique, Sir Rutherford Alcock (1809-1897), à la fin de l’année 1864, pour détacher quelques officiers parmi les 1 500 hommes stationnés à Yokohama. Alcock quitte définitivement le Japon quelques jours après, à la fin novembre 1864, et le chargé d’affaires par intérim, Charles Alexander Winchester (1820 ?-1883) répond, un mois après, qu’aucune instruction ne lui est parvenue de son gouvernement. Se voyant refuser l’instruction promise, de nombreux élèves de la classe militaire japonaise, confiée auparavant à un professeur britannique, Brown Thompson, décident d’entrer au Collège Franco-Japonais de Yokohama qui ouvre ses portes début avril 1865, sous la direction d’Emmanuel Mermet-Cachon (1828- ?) ancien abbé "défroqué" des Missions Etrangères de Paris, passé au service de Léon Roches.

Le mois précédent, Oguri Tadamasa (1827-1868), alors en charge des navires de guerre et Asano Ujisuke (? -1900), chargé du budget de l’armée, s’étaient entretenus longuement avec Kurimoto Joun (Seibei), (1822-1897), conseiller et surveillant-inspecteur du shogun pour les affaires étrangères, sur l’urgence de demander à la France une mission militaire que la Grande-Bretagne n’était, semble-t-il, pas décidée à offrir. Kurimoto avait transmis la requête du shogunat à Roches qui lui avait réservé un accueil favorable.

Précisément, le shogunat désire que des chasseurs alpins français viennent former au Japon douze bataillons. Roches ne souhaite pas voir les instructeurs français aux côtés des Britanniques, aussi réserve-t-il un temps sa réponse officielle, désirant observer l’attitude de la Grande-Bretagne, l’alliée du moment.

En juillet 1865, Shibata Takenaka (1823-1877) est envoyé en Europe, et plus particulièrement en France, pour régler les derniers détails du projet des chantiers navals de Yokosuka (voir FJE n°71). Il est également chargé de relancer les gouvernements français et britannique sur la mission militaire demandée aux deux pays. Shibata est reçu en audience en septembre 1865 par le ministre des Affaires étrangères, Drouyn de Lhuys (1865-1881), qui accueille sa requête très favorablement.

Drouyn de Lhuys met immédiatement Shibata en rapport avec le maréchal Randon, ministre de la guerre, qui se met avec enthousiasme à sa disposition pour l’organisation de son séjour. Mais Shibata souhaite un dernier délai avant d’engager des négociations concrètes, le temps de se rendre à Londres pour vérifier la position de la Grande-Bretagne. Il y rencontre le secrétaire adjoint du Foreign Office, Hamond, qui reste vague et indécis dans sa réponse. Devant cette position d’attente, Shibata décide finalement d’abandonner la piste d’outre-Manche et de revenir à Paris pour négocier définitivement avec la France.

Après avoir consulté Roches, le shogunat envoie à Shibata, sans consigne précise de son gouvernement, les instructions de négocier l’engagement de neuf officiers, seize sous-officiers et vingt-six soldats, soit, au total, cinquante et un militaires dans les quatre armes : chasseurs-alpins, cavalerie, artillerie et infanterie. Mais Shibata est obligé de rentrer au Japon sans avoir pu terminer les négociations pour mener à bien les affaires urgentes du projet des chantiers navals de Yokosuka.

Le ministère de la Guerre estime que la demande du Japon de cinquante et un militaires est irréaliste, et fait part à Roches de son intention de diminuer sensiblement les effectifs. Contacté par Roches, le gouvernement shogunal dépose une demande officielle auprès du représentant de la France, datée du 15 janvier 1866. Le nombre des instructeurs a été réduit à trente-quatre, huit officiers dont un d’état-major chef de la mission, huit sous-officiers et dix-huit soldats des quatre armes. Les troupes à instruire ne se composent, au début, que de mille hommes d’infanterie, six cent cinquante hommes d’artillerie et trois cent cinquante de cavalerie. "Cette demande n’est qu’un essai, qui, s’il réussit, sera appliqué sur une grande échelle à l’armée tout entière", écrit Roches dans son rapport du 15 février 1866 adressé à Drouyn de Lhuys.

Un mois après cette requête officielle, le shogun Iemochi Tokugawa (1846-1866) envoie une lettre à Napoléon III, datée du 15 février 1866 :

"Avec respect, je demande à m’adresser directement à S. M. L’Empereur des Français.

Par les soins et par l’intermédiaire du Représentant de Votre Majesté dans mon Empire, un arsenal va être érigé ; un collège pour les Français est en pleine activité ; des canons inventés par le génie de Votre Majesté nous ont été envoyés.

Bientôt, des officiers français appartenant aux trois armes procèderont à l’instruction de mon armée ; de jeunes élèves, pris parmi notre noblesse, seront plus tard envoyés en France pour y achever leurs études ; des chevaux d’Algérie seront, grâce à la magnificence de Votre Majesté, amenés dans mes Etats pour y régénérer notre race chevaline .

Ce sont là autant de bienfaits de V. M., car son Représentant ne s’est inspiré que de ses grandes pensées. Par vous, Sire, seront posés les fondements de la force et de la prospérité de mon Empire ; aussi ne puis-je trouver ici des expressions suffisantes pour en témoigner ma reconnaissance à V. M. Impériale.

Tout récemment encore, notre commissaire Chibata-Kiouga-no-Kami et sa suite ont été de la part du Gouvernement de V. M. l’objet de toute espèce d’égards, pendant le séjour prolongé qu’ils ont fait dans Votre Empire.

Depuis quelques années, notre pays entretenait, il est vrai, des relations avec les Puissances Etrangères, mais, jusqu’à ce jour, il a été malheureusement séparé d’elles par une barrière de soupçons et d’antipathie. Jusqu’à ce jour, en effet, les Ministres étrangers résidant au Japon ne nous avaient pas compris et mes agents et mon peuple les comprenaient encore moins, de sorte que nos rapports étaient non seulement difficiles, mais, pour ainsi dire hostiles, et ne nous causaient que des regrets.

Aujourd’hui, heureusement, ces doutes ont disparu et je suis heureux de pouvoir donner l’assurance à V. M. que nous nous comprenons ; de jour en jour, nos rapports deviennent non seulement plus étendus, mais encore plus cordiaux.

Aussi ne doutais-je pas que V. M. ne se réjouisse infiniment avec moi de ces heureux résultats.

Mais je serais injuste et ingrat si je ne disais pas que ces heureux changements sont, en grande partie, dus à votre Représentant, Léon Roches, qui a épuisé pour nous tout ce qu’il y a de vrai, de sincère et de bienveillant dans son cur. J’ai en lui une confiance illimitée, et je compte bien, à l’avenir, en faire mon conseiller intime pour toutes les affaires étrangères. Aussi, serais-je personnellement reconnaissant à V. M. si Elle daignait encourager son Représentant dans cette voie si utile à nos deux Pays.

Sur ce, je prie le Ciel qu’il conserve à votre Empire la paix glorieuse et la prospérité dont il jouit et je demande à V. M. de vouloir bien excuser cette expression défectueuse de notre pensée.

La première année de Keio, le vingt-neuvième jour du douzième mois.

(Nom du Taïkoun) Yémo-tchi."

Cette missive parvint à Napoléon III deux mois plus tard, facilitant les démarches de la partie japonaise et donnant une nouvelle impulsion aux relations entre les deux pays.

Les membres de la mission doivent appartenir à l’élite

Le choix de la France pour l’instruction de l’armée japonaise étant assuré, Roches s’inquiète de la réaction de la Grande-Bretagne et de son collègue Sir Harry Parkes (1828-1885). Aussi suggère-t-il au shogunat de demander à Parkes d’autoriser l’admission d’une vingtaine de jeunes Japonais dans les écoles anglaises aux frais du shogunat. Puis, en mai 1866, "afin de ne pas blesser les susceptibilités de l’Angleterre" , le shogunat exprime, sur les conseils de Roches, le désir de confier à des officiers britanniques la direction provisoire de ses bâtiments de guerre et l’instruction de ses marins. "Cette concession, qui m’a parue nécessaire, a vivement satisfait mon collègue Sir Harry Parkes", continue Roches dans la même correspondance.

Roches respecte le vu de son gouvernement de garder avec l’alliée, la Grande-Bretagne, des rapports de coopération constructive. A l’exemple de Roches, Parkes presse ses autorités pour envoyer rapidement les instructeurs de cette mission qui arriveront un peu plus tard que les Français. Cette collaboration britannique avec le shogunat va tout à fait contre l’idée fausse, créée au cours de l’histoire, selon laquelle Parkes n’apporte aucune aide au shogunat.

Roches insiste également sur le fait que les membres de la mission doivent être choisis parmi les meilleurs éléments de l’élite militaire :

"(...) Le caractère des Japonais les distingue essentiellement des autres peuples orientaux, aussi faut-il être vis-à-vis d’eux bon avec dignité, sévère avec justice ; on peut souvent faire appel à leurs sentiments d’honneur et à leur fierté. Habitués à rencontrer chez eux, même parmi les plus basses classes, les formes de la plus exquise politesse, la grossièreté les aliène; autant ils sont exaspérés par les mauvais traitements, autant ils sont sensibles aux égards dont ils sont l’objet. On peut dire qu’ici les lois des convenances sont observées même envers les criminels que l’on torture et que l’on supplicie. Cette affectation de formes extérieures ne dégènère jamais, d’ailleurs, en bassesse et elle n’ôte rien à la fermeté inébranlable que beaucoup de Japonais savent montrer à l’occasion."

"Gais, vifs et communicatifs, leurs sympathies se portent plus naturellement sur nous que sur les autres peuples étrangers ; aussi, quel que soit le développement matériel de la puissance de l’Angleterre en ce pays, c’est à nous seuls qu’ils recourront pour se réformer, si nous savons encourager ces tendances."

"Il importe donc que le choix des officiers et des soldats qui seront appelés à instruire l’armée japonaise ne se porte que sur les hommes qui sachent ménager les susceptibilités que je viens de signaler dans le caractère de ce peuple intéressant ; selon moi, il y a là une condition sine qua non de succès."

Le 26 avril, Randon estime que la mission de trente-quatre militaires français demandée par le Japon est trop importante. Par mesure de prudence, il en réduit le nombre à quinze, mais promet à Roches qu’elle sera complétée suivant les résultats obtenus. En accord avec le ministère des Affaires étrangères, le capitaine d’état-major Charles Sulpice Jules Chanoine, à l’époque attaché à l’état-major de la place de Paris, est désigné comme chef de la mission composée de quinze instructeurs, un officier pour chacune des trois armes - infanterie, artillerie et cavalerie - et dix sous-officiers, auxquels sont adjoints deux soldats. Chanoine possède une certaine expérience de l’Extrême-Orient pour avoir passé quatre ans en Chine comme chef des corps d’occupation, de 1859 à 1862.

Le traitement proposé par Randon se décompose de la manière suivante :

  • chef de la mission 6 000 francs ou 1 500 itchibous
  • officiers 4 000 francs ou 1 000 itchibous
  • sous-officiers (sous instructeurs) 2 000 francs ou 350 itchibous

La proposition de Randon arrive au Japon à la mi-mai 1866 et Roches avertit par télégraphe le 17 juin que le shogunat l’accepte, mais demande l’ajout d’un officier de cavalerie et de deux sous-officiers, chasseurs à pied. Randon donne son consentement.

La mission militaire est définitivement constituée vers la fin du mois d’octobre, mais quatre longs mois d’attente ont été nécessaires pour la mise au point des contrats personnels d’engagement par le banquier parisien Paul Flury-Hérard, nommé consul général du Japon à Paris depuis 1866 (il fut d’ailleurs le premier représentant du Japon à l’étranger).

Entre-temps, le shogunat prépare les installations nécessaires à l’instruction et attend avec impatience l’arrivée de la mission française. Le nouveau shogun, Tokugawa Keiki ou Yoshinobu (1837-1913), au pouvoir depuis début novembre 1866, après la mort de Iemochi, a décidé d’organiser une nouvelle expédition punitive contre les seigneurs du Sud et a donc besoin d’un corps d’expédition bien formé le plus rapidement possible.

Le capitaine Chanoine signe son contrat personnel le 6 novembre à Paris avec Flury-Hérard, suivi par les quatorze autres membres de la mission.

Au total, ce sont bien quinze militaires, y compris le chef de mission, qui ont signé les contrats au lieu de seize comme souvent indiqué sur les listes des archives. Les quatorze autres sont les suivants :

  • Charles Albert Dubousquet, lieutenant au 31e ligne, instructeur de l’infanterie,
  • Edouard Messelot, lieutenant au 20e bataillon de chasseurs à pied, instructeur de l’infanterie,
  • Léon Descharmes, lieutenant au régiment des dragons de l’impératrice, instructeur de la cavalerie,
  • Jules Brunet, lieutenant d’artillerie (hors cadre) sens ?, instructeur de l’artillerie,
  • Jean Marlin, sergent au 8e bataillon de chasseurs à pied, sous-instructeur de l’infanterie,
  • François Bouffier, sergent au 8e bataillon de chasseurs à pied, sous-instructeur de l’infanterie,
  • Henry Ygrec, sergent fourrier au 31e de ligne, sous-instructeur de l’infanterie,
  • Emile Peyrussel, maréchal des logis, sous-maître de manège à l’école d’état-major, sous-instructeur de la cavalerie,
  • Arthur Fortant, maréchal des logis au régiment d’artillerie de la garde, sous-instructeur de l’artillerie,
  • L. Gutthig, caporal clairon au bataillon de chasseurs de la garde,
  • Charles Bonnet, chef armurier de deuxième classe,
  • Barthélémy Izard, maréchal des logis, chef artificier du régiment d’artillerie monté de la garde,
  • Frédéric Valette, maréchal des logis, maître en bois,
  • Jean-Félix Mermet, brigadier, ouvrier en fer,

Un seizième membre, Fourier d’Hincourt, lieutenant au premier chasseur d’Afrique, arrivera au Japon en mars 1867 avec les quinze juments et les dix étalons offerts au shogun par Napoléon III, en réponse aux 15 000 cocons de graines de ver à soie. Il est accompagné d’un brigadier des haras, Cazeneuve, qui restera avec la mission (contrat de dix mois de la mission et 500 itchibous par mois), augmentée d’un capitaine de génie, Jourdan, et d’un sergent-major Michel, du premier régiment du génie, qui arrivent au début de l’année 1868. Soit, au total, dix-huit membres en fin de mission, Fourier d’Hincourt étant rentré rapidement en France, en juillet 1867.

Deux représentants pour la France au Japon

La mission militaire est placée sous le commandement direct du ministre de la Guerre Randon, qui en détaille à Chanoine les objectifs et les modalités dans des instructions datées du 5 novembre :

"(...) Cette mission a pour objet, vous le savez, d’apporter autant que le comportent les murs et le degré de civilisation du pays, le concours de notre expérience administrative et militaire à l’organisation et à l’instruction de l’armée japonaise. (...)

"Vous n’avez pas à vous occuper de politique, et vous aurez en toute occasion, à prendre pour règle de conduite le caractère exclusivement militaire de vos devoirs, tant vis-à-vis du gouvernement japonais que vis-à-vis du gouvernement français. Dans les rapports d’ensemble que vous aurez à élaborer à loisir avec maturité sur l’état et la constitution du pays au point de vue particulier des travaux de la mission, vous aurez, il est vrai, nécessairement à toucher d’une manière générale, à des questions d’état social et d’organisation gouvernementale ou administrative indispensables pour donner une idée juste des hommes et des choses : vous devrez le faire en ne perdant pas de vue la limite que je vous indique et la mesure que vous impose la confiance du gouvernement japonais qu’il importe, d’ailleurs à votre succès de vous concilier tout entière...

"Je n’ai pas besoin de vous dire que le système d’organisation et d’instruction militaires que vous serez appelé à appliquer aux troupes du Taïkoun, ne saurait consister à copier servilement ce qui se fait en France, mais bien à tirer parti des aptitudes et des habitudes militaires du pays, en les améliorant par l’introduction de l’esprit de discipline et par des connaissances qui les feront entrer graduellement dans la voie du progrès. Votre intelligence et l’expérience que vous avez déjà acquises dans ces contrées seront, d’ailleurs, vos meilleurs guides sur ce point."

Les instructions du ministre Randon révèlent une ferme volonté de garder une indépendance totale vis-à-vis du ministère des Affaires étrangères. La mission est placée sous les ordres directs du ministère de la Guerre et "patronée" officiellement au Japon par le ministre représentant de la France.

Parallèlement, le ministre de la Guerre a fait préparer le "Règlement de la Mission Militaire au Japon" qui est lu et approuvé par tous les membres avant leur départ (voir encadré). Ce dernier précise que la mission et ses membres dépendent directement du ministre de la Guerre. Le chef de la mission a les pleins pouvoirs tout en suivant les instructions qui lui ont été remises. Le représentant de la France, envoyé par le ministère des Affaires étrangères, n’est censé intervenir que pour régler un éventuel désaccord avec les autorités japonaises sur l’interprétation des contrats. Le chef de la mission ne doit obéir en aucun cas à d’éventuelles instructions du représentant de la France au Japon. Par la suite, les événements montreront qu’il y a au Japon deux représentants de la France : l’envoyé du ministère des Affaires étrangères et le chef de la mission militaire, envoyé du ministère de la Guerre. Ainsi la France dispose-t-elle au Japon de deux représentants indépendants l’un de l’autre. Face aux événements intérieurs, chacun va réagir sur les instructions de son ministre, selon deux politiques opposées qui placent la France dans une position diplomatique difficile dès la fin de l’année 1868.

Comment la France réorganisa l’armée du shogun (II)

par Christian POLAK, © France Japon Eco N° 82

En France, l’annonce publique de la nomination d’une mission militaire au Japon déclenche un enthousiasme général. La presse de l’époque consacre une grande place à l’événement. L’hebdomadaire Le Monde Illustré tire à la une de son numéro 503 du mois de décembre 1866, une grande gravure de tous les membres de la mission militaire, accompagnée d’un article signé A. Hermant, qui décrit les carrières des cinq officiers de la mission, ainsi que les raisons et les objectifs de cette décision de Napoléon III. En voici quelques extraits :

La mission militaire s’embarque depuis Marseille à bord d’un paquebot des Messageries Impériales "La Péluse", comme prévu le 19 novembre 1866, emportant avec elle soixante et onze colis contenant des modèles et des pièces d’artillerie, mais aussi du vin et de l’eau de vie (voir illustration). Première étape : Alexandrie en Egypte, traversée jusqu’à Suez en chemin de fer et embarquement à bord du "Cambodge", bâtiment des Messageries Impériales, qui fait la ligne directe avec l’Extrême-Orient jusqu’à Hong Kong, mouillant à Singapour et à Saïgon. La mission militaire, arrivée début janvier dans la colonie britannique, se réembarque sur "l’Alphée", s’arrête deux jours à Shanghaï et arrive à Yokohama le 13 janvier 1867. La traversée aura duré cinquante-deux jours.

13 janvier 1867 :"On nous attendait avec la plus grande impatience"

Chanoine, dans son premier rapport au ministre de la Guerre, le Maréchal Randon, daté du 26 décembre 1866, donne les premières nouvelles de la mission militaire :

"...La durée probable de la traversée jusqu’au Japon étant d’au moins cinquante jours, j’ai dû, conformément aux intentions de Votre Excellence, employer ce temps d’une manière utile pour constater le degré d’instruction du personnel de la mission et pour le préparer autant que possible à bien s’acquitter du service qui lui sera confié. MM. les officiers se sont assurés de l’instruction théorique des sous-officiers de chaque arme et en outre des cours élémentaires ont eu lieu chaque jour alternativement, à savoir :

- éléments de géométrie, applications numériques, fortifications passagères (Brunet),

- instruction sur le tir et théorie sur le service en campagne (Messelot),

- histoire et géographie de l’Asie Orientale (Dubousquet).

"Depuis Suez, la traversée ayant été très belle, ces cours ont eu lieu sans interruption ; les officiers y ont mis beaucoup de zèle et d’intelligence. La conduite, la tenue et la santé du personnel de la mission sont très bonnes."

Le temps du voyage est donc consacré à la préparation des instructeurs de la mission et à leur meilleure compréhension de l’Asie, sous la direction de Chanoine.

Le deuxième rapport de Chanoine part de Yokohama le 15 janvier 1867 et deux jours après l’arrivée de toute la mission au Japon. C’est aussi son premier rapport du Japon :

"La mission militaire, dont votre Excellence a daigné me confier le commandement, vient d’arriver au Japon. La traversée a eu lieu dans les meilleures conditions et j’ai l’espoir que nous pourrons sans aucun retard entreprendre l’instruction d’une partie de l’armée japonaise, conformément aux indications que contenaient les dépêches échangées à ce sujet entre le gouvernement de Sa Majesté l’Empereur et le gouvernement japonais."

La mission est accueillie par Léon Roches, ministre de France au Japon et par le contre-amiral Roze, commandant de l’escadre des mers de Chine. Chanoine constate :

"Nous ne sommes ici que depuis deux jours, en si peu de temps on ne saurait acquérir de notion exacte sur l’état militaire d’un pays. J’ai été cependant à même de constater que certaines industries qui sont de première nécessité pour l’entretien d’une armée, étaient ici tout à fait insuffisantes. Il serait indispensable d’adjoindre à la mission un bourrelier capable en même temps de monter un atelier d’arçonnerie."

Puis, Chanoine fait une description de l’état actuel des troupes japonaises :

"Les Japonais ont emprunté successivement dans le courant de ces dernières années quelques éléments d’instruction aux Hollandais, aux Anglais et aux Français. Le détachement de fusiliers marins, qui est débarqué ici (Français assignés à la protection des résidents de la concession étrangère de Yokohama), leur a fourni quelques instructeurs. Ils ont fait ces emprunts sans grand discernement et sont peut-être aujourd’hui moins avancés qu’au début. En ce moment, ils veulent tout faire à la française, mais en mettant ces bonnes dispositions à profit, il sera prudent je pense de ne proposer en fait de réformes que celles qui leur seront nécessaires ou utiles et de leur faire comprendre que les uniformes ne suffisent pas pour faire une armée."

Dès l’apparition des côtes du Japon, Brunet fait des croquis (voir illustration), tandis que Descharmes prend des notes qui lui servent pour ses correspondances à sa famille. Voici comment il décrit l’arrivée à Yokohama, dans une lettre à son oncle Eugène de Régny, datée du 13 janvier 1867 :

"La rade de Yokohama est superbe et très garnie en ce moment. Nous avons mouillé à peu de distance de la frégate française "la Guerrière" (voir illustration dans FJE no 79, p.68) et à peine arrivés, tous en uniforme, nous avons été à son bord rendre visite à l’Amiral Roze qui nous a reçus avec la cordialité la plus entière, lui et son nombreux état-major."

La mission au complet est accueillie à terre par Léon Roches. "Roches, poursuit Descharmes, est un homme charmant qui nous a reçus on ne peut mieux. Il nous a donné les meilleurs renseignements sur l’état des choses. Le nouveau Taïkoun est très bien disposé. On nous attendait avec la plus grande impatience."

Le shogunat avait bien préparé les terrains d’instruction près de Yokohama, à Otamura et près d’Edo à Komaba. L’artillerie et la cavalerie seront instruites respectivement à ces deux endroits, et l’infanterie, à Kanda (Edo).

Les membres de la mission ont peu de temps pour se remettre de leur long voyage. Dès le lendemain, "à deux heures, ajoute Descharmes, le ministre nous a menés en voiture et à cheval, visiter la caserne et nos futurs logements, près de Yokohama, à Otamura. J’ai trouvé, à ma grande surprise, cent chevaux dans des écuries très bien tenues, des selles françaises et trois officiers parlant le français à peu près et le comprenant très bien. Le chef de la cavalerie se nomme Norori-Shina-Kiritaru et le premier lieutenant Narushima Shintaro. Ils m’ont remis leurs cartes écrites en caractères français. Leur intelligence est extrêmement vive et leurs procédés de politesse ne peuvent se comparer qu’à ceux de vrais gentilshommes des siècles passés. Ils sont très désireux de travailler. Les hommes, en général de 16 à 18 ans, sont de vrais enfants, mais des Samouraïs, hommes à deux sabres."

Ces officiers japonais maîtrisant le français ont été les premiers élèves de Mermet-Cachon au collège franco-japonais de Yokohama, fournissant ainsi le nombre nécessaire d’interprètes à la mission militaire qui peut se mettre à l’oeuvre sans tarder.

Descharmes décrit, dans une lettre du 29 janvier 1867, l’emménagement de la mission : "Nous avons deux pavillons construits par leurs soins à peu près à l’européenne, à l’extrémité de la caserne. C’est très propre et assez grand. On va nous en faire un troisième pour nous servir de cercle, salon de conversation, mess, etc. Nous en rentrerons en possession dans peu de jours."

20 janvier 1867 : "Ils voulaient absolument commander en français ! Puisse cet enthousiasme durer !"

Les militaires français doivent passer une longue journée à entreprendre des démarches administratives pour récupérer leurs bagages et ceux de la mission, soixante et onze colis, bloqués à la douane. Cette journée du 15 janvier est consacrée aux formalités les plus méticuleuses, comme les Japonais en ont le secret.

Une autre cause du retard à l’installation de la mission est, selon Descharmes, "la suite de visites et de dîners à subir. On retrouve en arrivant les exigences de la vie habituelle : visite aux consuls, ministres, amiraux, etc."

Dans une lettre du 12 février, Descharmes décrit ses premières journées de travail :

"Nous avons été, vers la fin de janvier, passer quatre jours à Yeddo avec le ministre pour visiter les casernes japonaises. Nous sommes allés par eau en steamer et revenus par terre. Il y a environ sept lieues. Ces sept lieues sont une suite presque constante de maisons. Notre course à Yeddo a été des plus intéressantes. Nous avons pénétré dans les arsenaux et les fonderies où jamais aucun Européen n’avait mis le pied. Les Japonais ont étudié et traduit les théories de l’Europe. Depuis quelques années, ils sentent que l’exécution leur est impossible sans l’aide des instructeurs et voilà pourquoi ils nous ont fait venir. Pour des gens livrés à eux-mêmes, avec des livres dans une langue étrangère, livres que des Européens eux-mêmes ne comprendraient pas, à cause de la spécialité du langage, ils ont fait des choses étonnantes, bien que péchant par plusieurs côtés. Ils fondent des canons, les forent et les rayent."

Sommairement installée, la mission est prête à remplir son rôle, les soldats japonais étant impatients de débuter leur apprentissage : "Ils sont très désireux de travailler et nous avons eu de la peine à leur faire admettre qu’il nous fallait quelques jours pour nous installer, ils auraient voulu commencer demain matin."

De son côté, Chanoine organise les relations officielles de la mission militaire avec le gouvernement du shogun, sans passer par l’intermédiaire du représentant de la France Léon Roches. Il y a ainsi deux représentants de la France au Japon, travaillant cependant en très bonne entente. La mission n’a des rapports hiérarchiques réguliers qu’avec le chef de l’Etat, le shogun, par l’entremise du ministre de la Guerre du Japon.

D’abord installé à Otamura près de Yokohama, Chanoine fait entreprendre immédiatement l’instruction de détail des détachements et officiers japonais qui se montraient impatients de commencer leur formation.

Chanoine conseille également le shogunat sur les commandes d’armes et d’équipements militaires, afin de lui éviter d’être victime, comme par le passé, de fraudes organisées par des marchands d’armes britanniques ou hollandais sans scrupule (l’achat, par exemple, de vieux fusils à canon lisse sur lesquels ont été soudées des hausses afin de les faire passer pour des carabines !).

Chanoine oriente ces achats d’armement vers la France avec l’aide de l’envoyé temporaire de la Société Générale M. Coullet, ces achats étant contrôlés par M. Flury-Hérard, consul général du Japon à Paris.

Chanoine recommande de faire la formation en France des jeunes officiers qui accompagneront le frère du shogun Akitake Tokugawa qui se rend en France à l’Exposition Universelle de Paris, d’avril à septembre 1867, avec une importante délégation. Ces officiers, anciens élèves de Mermet-Cachon, parlent tous le français, tels Hoshina ou Yamanouchi.

Enfin, Chanoine s’occupe des commandes en France des divers objets nécessaires pour le service de la mission et l’instruction des troupes japonaises (outillages, livres, instruments) aux frais, bien entendu, du shogunat.

A Otamura, loin de Yokohama, la mission militaire est immergée au milieu des Japonais, ce qui a l’avantage d’initier les Français à leurs us, coutumes, idées et langage.

Dans son travail quotidien, Chanoine traite de toutes les affaires qui concernent la mission militaire, de l’instruction des troupes japonaises et des négociations politiques avec le gouvernement japonais ou commerciales avec les fournisseurs français de l’armée japonaise jusqu’à la formation des jeunes officiers japonais en France, à l’Ecole Militaire. Il envoie aussi des rapports qui informent le ministère de la Guerre de la situation politique et militaire du pays, de la géographie des régions ou des activités des autres légations étrangères. Enfin, il s’occupe des détails personnels de ses subordonnés (inspection, promotion) et parfois de l’achat d’objets personnels pour ses supérieurs en France (laques, paravents, etc.) et envoie des documents notamment des cartes de toutes les régions du Japon.

Lorsque les troupes japonaises à instruire sont présentées à l’encadrement français, leur nombre a sensiblement diminué, cinq cents hommes d’infanterie au lieu des mille prévus, cent d’artillerie au lieu de six cent cinquante et deux cents de cavalerie au lieu de trois cent cinquante. Descharmes fait remarquer dans sa correspondance à sa famille : "Ces hommes d’un recrutement très insuffisant, avaient reçu quelques leçons de maniement d’armes d’anciens sous-officiers européens, venus au Japon pour y chercher fortune. Mais ce faible noyau était tout à fait insuffisant pour la création d’une armée. (...) L’espace aussi est restreint, il n’y a pas de terrain de manuvres autre que la cour à Otamura. L’armement et l’habillement des soldats à former est déplorable."

De plus, le gouvernement shogunal ne facilite pas la tâche des militaires français. Descharmes donne des détails : "Dès le 20 janvier 1867, la mission se mettait à l’oeuvre, ayant à créer tout à la fois, des instructeurs indigènes pour donner de l’extension aux cadres, ayant à perfectionner et à augmenter le nombre existant des troupes, et à organiser tout le matériel. Il faut tout reprendre par la base, mais pour cela, il faut que notre chef voit quelqu’un de sérieux dans le gouvernement et qu’ils se décident à entrer finalement dans une voie de réformes. (...) Nous avons beaucoup de peine à faire comprendre aux officiers japonais qu’il faut faire à leurs soldats le commandement en japonais, car nous ne pouvons apprendre le français à la nation entière. Ils voulaient absolument commander en français ! Puisse cet enthousiasme durer !"

Outre l’instruction des troupes proprement dite, Chanoine propose au shogunat des réformes de fond pour améliorer le recrutement régulier de l’armée et pour mettre en place rapidement toutes les mesures relatives à l’instruction des officiers et de la troupe, ainsi qu’aux établissements militaires, principalement et en premier chef, de la capitale. Ces réformes, acceptées par le shogun, mettent en place une véritable administration militaire avec la discipline hiérarchique qui manquait, tout ceci sur le modèle français.

Chanoine demande à Brunet de moderniser à Yeddo des fabrications d’armes et de munitions de l’arsenal de Sekinoji, avec les méthodes rationnelles des arsenaux français.

Pour mettre en place ces réformes, le gouvernement japonais demande une augmentation importante de la mission militaire de France au Japon. Celle-ci ne sera qu’en partie acceptée malgré les habiles argumentations de Chanoine dans ses nombreux rapports où il cite souvent l’influence britannique face à celle de la France qui ne doit pas diminuer bien que déjà importante, avec la présence des cinquante-deux ingénieurs pour la construction de l’arsenal de Yokosuka (FJE n°71).

Les séances d’instruction se poursuivent à un rythme soutenu, entrecoupées d’intermèdes pour certains officiers, de réceptions à Yeddo ou à Osaka.

1er mai 1867 : "Nous sommes introduits dans le salon d’audience du shogun"

Dans son rapport de mai 1867 adressé au maréchal Niel, successeur de Randon, Chanoine rend compte de son voyage à Osaka fin avril, début mai, et de l’audience que leur a accordée le shogun :

"Le Taïcoun nous a reçus en audience particulière le 1er mai. Après avoir exprimé dans les termes les plus bienveillants sa satisfaction, au sujet de la manière dont les officiers de la mission avaient entrepris l’instruction des troupes japonaises, il s’est fait expliquer au moyen d’un plan de Yeddo, l’utilité des travaux dont le ministre de la Guerre, Matsudaïra Nouï no Kami avait décidé l’exécution au moment de notre départ. J’ai profité de cette circonstance pour dire qu’en France Sa Majesté l’Empereur ne dédaignait pas de s’occuper, même dans les détails, de tout ce qui concernait son armée, et que dans un pays où il s’agit de réformes importantes, rien n’équivaut à l’action directe du Souverain. (...)

"Le même jour, les officiers de la mission ont été invités à la table du Taïcoun, en même temps que le personnel de la Légation de France, le Contre-Amiral Roze et son aide de camp.

"A la fin du repas, le Taïcoun s’est levé pour porter un toast à la santé de S. M. l’Empereur, et M. le ministre de France lui a répondu, en exprimant des vux pour la prospérité du Japon et la continuation des bons rapports qui l’unissent à notre pays."

Descharmes est plus disert dans ses lettres à son oncle. Il aborde brièvement la visite aux ministres à Yeddo avant de passer à l’audience du shogun à Osaka :

"Le 7 mars 1867, nous avons été reçus par le Gorodjo (ministère). C’était on ne peut plus curieux, dans une grande maison princière du quartier officiel de Yeddo ; l’antichambre pleine de quatre-vingt à cent serviteurs à deux sabres, à genoux et immobiles. On nous a offert un déjeuner de grande cérémonie, détestable : poisson cuit à l’eau, fade, rôti cru avec du gingembre, thé sans sucre, infusion de thé vert pilé... horrible !"

Puis, Descharmes en vient à la description du séjour à Osaka :

"2 mai. Hier, nous avons assisté à un spectacle bien fait pour faire époque. Nous avons eu audience particulière du Taïcoun. A 3 heures, le ministre Roches et son secrétaire, l’Amiral Humann et nous trois (Chanoine, Brunet, Descharmes) entrions dans la première enceinte du palais, à cheval, en grande tenue. Chanoine est en bicorne orné du plumet retombant, habit bleu foncé et pantalon garance, moi-même (Descharmes), en casque à crinière noire, plumet droit rouge, habit vert à plastron blanc, épaulettes et aiguillettes d’or, pantalon garance à double bande d’or ; enfin, le lieutenant Brunet en talpack de loutre avec aigrette, dolman et pantalon noir à galons et tresses d’or, sabretache à l’aigle impérial surmontant deux casoars croisés, tous à cheval avec nos équipages de selle tout aussi brillants.

"Le temps était splendide... A la seconde enceinte, on met pied à terre et nous sommes reçus par plusieurs grands officiers qui nous conduisent à la première salle des ambassadeurs. (...)

"Le ministre Roches est de suite introduit chez le Taïcoun et nous restons environ une heure dans cette première salle, causant avec les courtisans fort empressés à regarder nos armes et nos uniformes. Enfin, notre tour arrive et nous sommes introduits dans le salon d’audience du Taïcoun. C’est un salon plus grand et plus vaste que les autres, couvert de tapis européens et très orné de sculptures et de bois fouillés. L’ameublement est, du reste, nul dans ces pays-ci. Le Taïcoun était assis au haut d’une table carrée, sur un fauteuil très simple ayant à sa droite le ministre et autour de la table quelques intimes, la plupart de 30 à 50 ans, qui lui semblent d’un dévouement inaltérable et dont l’attitude vis-à-vis de leur souverain fait vraiment plaisir à voir."

Descharmes fait ensuite le portrait du shogun :

"En entrant, nous saluons militairement et nous sommes successivement présentés à Sa Majesté. Le Taïcoun paraît avoir de 30 à 33 ans ; il est d’une taille moyenne, la tête très remarquable et vivante, le sourire aimable, le front haut et tourmenté de saillies et de muscles qui, à certains moments, prennent une expression de violence et d’autorité absolue, tout à fait intraduisible. La narine légèrement retroussée, le nez aquilin, très fin, le teint assez clair, plutôt hâlé que jaune, les dents pas très belles, tandis que les Japonais les ont d’ordinaire admirables ; la main et le bras très beaux, les attitudes et les gestes de la plus grande noblesse, telle que nous la comprenons ; les vêtements très somptueux et très simples, soie blanche à fleurs mates et soie noire.

"Brunet, averti par le ministre, avait apporté ses albums et le Taïcoun lui fit dire qu’il désirait qu’il fit son portrait et qu’il poserait si c’était nécessaire." Toujours accompagné de ses crayons et de ses albums, Brunet peint plusieurs aquarelles, réalise croquis et études du shogun Yoshinobu Tokugawa, dont un portrait dans la position debout, ce qui ne s’était jamais fait dans l’histoire du pays, l’étiquette l’interdisant. Descharmes poursuit : "Brunet, bien entendu, se récrie et prie Sa Majesté de continuer ses affaires, de sorte que la conférence continue entre le ministre, le capitaine et le Taïcoun, Brunet, en grande tenue, dessinant dans un coin entouré de hauts dignitaires et moi montrant son casque qui va jusqu’aux mains de Sa Majesté."